Chapitre 2 sur 7

Comprendre les motivations profondes

Un personnage ne se résume pas à ce qu’il fait. Il se construit aussi par ce qui le pousse à agir. Deux personnages peuvent faire exactement la même chose pour des raisons opposées. Deux personnes peuvent mentir : l’une pour protéger quelqu’un, l’autre pour garder le pouvoir. Deux personnages peuvent partir : l’un par courage, l’autre par lâcheté. Deux personnages peuvent rester : l’un par amour, l’autre par peur.

La motivation est ce qui donne du sens à l’action. Elle ne doit pas toujours être expliquée au spectateur, mais l’auteur doit la sentir. Si un personnage change soudainement d’attitude sans raison perceptible, le public risque de décrocher. Il peut accepter une surprise. Il peut accepter un retournement. Il peut accepter une contradiction. Mais il a besoin de croire que quelque chose travaille le personnage de l’intérieur.

La motivation profonde est souvent différente de la justification visible. Un personnage peut dire “je fais ça pour toi” alors qu’il cherche surtout à ne pas être abandonné. Il peut dire “c’est pour la famille” alors qu’il protège son image. Il peut dire “je n’avais pas le choix” alors qu’il refuse d’assumer sa responsabilité. Les personnages, comme les êtres humains, se racontent souvent des histoires sur eux-mêmes.

C’est une piste très utile pour écrire. Un personnage devient plus vivant quand il n’est pas parfaitement lucide. Il peut être sincère et se tromper. Il peut mentir aux autres parce qu’il se ment déjà à lui-même. Il peut avoir de bonnes raisons de faire quelque chose de mauvais. Il peut avoir une intention généreuse qui produit des dégâts.

La motivation profonde naît souvent d’une blessure, d’une croyance ou d’une peur.

La blessure n’a pas besoin d’être un grand traumatisme spectaculaire. Elle peut être simple : ne jamais avoir été choisi, avoir été humilié, avoir grandi dans le silence, avoir été comparé à un frère, avoir été aimé seulement quand on réussissait, avoir appris qu’il fallait être utile pour mériter sa place. La blessure n’est pas là pour excuser tous les comportements. Elle sert à comprendre ce qui rend certaines situations insupportables pour le personnage.

La croyance est la règle intime que le personnage a tirée de son expérience. Par exemple : “si je dis la vérité, on m’abandonne”, “il faut être fort pour être respecté”, “l’amour finit toujours par coûter quelque chose”, “demander de l’aide est une faiblesse”, “personne ne reste”, “je dois réussir pour exister”. Ces croyances peuvent être fausses, partielles ou destructrices, mais le personnage agit comme si elles étaient vraies.

La peur est ce que le personnage cherche à éviter. La peur d’être vu, quitté, remplacé, ridicule, pauvre, inutile, coupable, ordinaire, dépendant, libre, responsable. Une peur profonde peut donner une cohérence à des actions très différentes. Un personnage qui contrôle tout, qui coupe la parole, qui refuse de déléguer et qui sabote les surprises n’est peut-être pas seulement autoritaire. Il a peut-être peur que le moindre imprévu révèle son impuissance.

Il faut faire attention à ne pas transformer la motivation en explication psychologique trop lourde. Tout n’a pas besoin d’être nommé. Le public n’a pas toujours besoin de connaître l’enfance du personnage. Parfois, une seule réaction suffit à faire sentir un passé. Un silence au mauvais moment, une colère disproportionnée, une incapacité à recevoir un compliment, un objet gardé trop longtemps, une phrase répétée.

La motivation est plus forte quand elle apparaît dans l’action. Si un personnage a peur de l’abandon, il n’est pas nécessaire qu’il dise “j’ai peur de l’abandon”. On peut le montrer en train de tester les autres, de partir avant qu’on le quitte, d’exiger une preuve d’amour, de refuser une invitation pour ne pas dépendre de quelqu’un, de provoquer une rupture pour garder l’illusion du contrôle.

Un bon exercice consiste à écrire trois couches pour chaque personnage important :

● Ce qu’il dit aux autres. ● Ce qu’il se dit à lui-même. ● Ce qu’il refuse de savoir.

Ce qu’il dit aux autres : “Je veux juste que la maison soit vendue rapidement.”

Ce qu’il se dit à lui-même : “Je suis le seul adulte responsable de cette famille.”

Ce qu’il refuse de savoir : “Je veux vendre parce que cette maison me rappelle que je n’ai jamais osé partir.”

Cette troisième couche ne sera peut-être jamais dite. Mais elle peut guider l’écriture. Elle influence la manière de parler, de couper les autres, de choisir les objets, de réagir aux souvenirs.

Les motivations profondes permettent aussi de créer de l’empathie sans rendre le personnage sympathique. Un personnage peut être dur, lâche, manipulateur ou injuste. Mais si l’on comprend ce qui le pousse, il gagne en densité. L’empathie ne veut pas dire approbation. On peut comprendre un personnage sans lui donner raison.

C’est particulièrement important pour les antagonistes. Un mauvais antagoniste est seulement un obstacle. Un bon antagoniste pense souvent avoir raison. Il poursuit lui aussi une logique, une peur, une blessure, une vision du monde. Il n’est pas obligé d’être aimable. Il doit être cohérent dans sa propre perception.

Les règles classiques recommandent souvent de donner des motivations claires aux personnages. C’est utile. Mais certains auteurs choisissent de garder des zones obscures. Ils laissent le public interpréter. Ils refusent les causes trop simples. Ils écrivent des gestes inexpliqués. Cela peut être très puissant si l’opacité devient un choix poétique ou moral. Mais même dans ce cas, l’auteur doit sentir la différence entre un mystère fécond et une absence de travail.

Un personnage n’a pas besoin d’être entièrement compris. Il a besoin d’être suffisamment vivant pour que ses contradictions semblent humaines.

Questions fréquentes

Comment trouver la motivation d’un personnage ?
On peut partir de ses actions et se demander ce qu’il cherche à obtenir ou à éviter. Une motivation forte est souvent liée à une peur, une croyance ou une blessure intime.
Faut-il expliquer le passé d’un personnage ?
Pas forcément. Le passé peut rester implicite. Ce qui compte, c’est que ses effets soient visibles dans le présent : réactions, choix, blocages, contradictions, manière d’aimer ou de fuir.
Comment rendre un personnage antipathique intéressant ?
Il faut lui donner une logique interne. Le spectateur n’a pas besoin d’être d’accord avec lui, mais il doit pouvoir comprendre ce qui le pousse à agir.
Quelle est la différence entre motivation et objectif ?
L’objectif est ce que le personnage veut obtenir concrètement. La motivation est la raison profonde qui explique pourquoi cet objectif compte autant pour lui.