Chapitre 6 sur 7

Accepter les trous, les notes et les versions provisoires

Un premier jet n’a pas besoin d’être complet dans chaque détail. Il peut contenir des trous, des notes, des passages provisoires, des scènes résumées, des dialogues trop directs, des indications comme “trouver meilleure réplique” ou “ici, ils se disputent vraiment”. Ce n’est pas sale. C’est une méthode de travail.

Beaucoup d’auteurs débutants croient qu’un texte doit être écrit de manière continue, propre, comme si chaque page devait déjà ressembler à une version lisible par quelqu’un d’autre. Mais le premier jet peut être un chantier. Un chantier a des échafaudages, des

zones non peintes, des matériaux posés au sol. Cela ne signifie pas que la maison n’existera pas.

Accepter les trous permet de continuer quand une difficulté locale menace de bloquer tout le projet.

Par exemple, vous savez qu’une scène doit faire passer deux personnages d’une dispute à une alliance provisoire, mais vous ne trouvez pas encore le détail exact. Vous pouvez écrire :

[Scène à développer : elles trouvent un intérêt commun qui les oblige à coopérer. Il faut que l’alliance reste fragile.]

Puis avancer à la scène suivante. Plus tard, quand l’ensemble sera plus clair, la solution viendra peut-être plus facilement.

On peut aussi résumer une scène au lieu de l’écrire entièrement. C’est utile quand on connaît sa fonction mais pas encore sa forme.

[Le frère appelle le notaire. Il essaie de paraître sûr de lui, mais comprend que les délais sont plus courts que prévu. À la fin, il ment à sa sœur en disant qu’ils ont encore une semaine.]

Ce résumé contient déjà un objectif, une information, un mensonge, une conséquence. La scène pourra être écrite plus tard.

Les notes provisoires peuvent aussi servir pour les dialogues. Une première version peut être très directe :

[À rendre indirect. Trouver un objet ou une remarque sur la nouvelle compagne.]

Cela permet de poser l’intention sans exiger immédiatement la finesse.

Les trous doivent cependant rester visibles. Il ne faut pas les oublier. L’auteur peut utiliser des crochets, des majuscules, une liste à part, peu importe. L’important est de pouvoir retrouver les zones incomplètes au moment de la réécriture.

Il faut aussi distinguer trou utile et trou dangereux. Un trou utile permet d’avancer malgré un détail manquant. Un trou dangereux concerne le cœur de l’histoire : motivation principale, climax, relation centrale, enjeu. Si trop de trous touchent aux fondations, le premier jet risque de s’effondrer. Dans ce cas, il peut être nécessaire de revenir au plan.

Exemple de trou utile : “trouver le nom du restaurant”.

Exemple de trou plus important : “trouver pourquoi elle veut partir”.

Le deuxième trou peut rendre toutes les scènes fragiles. Il ne faut pas nécessairement tout résoudre immédiatement, mais il faut savoir qu’il est central.

Les versions provisoires permettent aussi de tester. On peut écrire une scène en sachant qu’elle n’est qu’une hypothèse. Peut-être que le personnage avoue ici. Peut-être qu’il mentira. On choisit une version pour avancer. Plus tard, on évaluera.

Il faut se libérer de l’idée que choisir une version provisoire ferme toutes les autres. Écrire une version ne détruit pas les possibilités. Au contraire, cela permet de les comparer à partir d’une matière réelle. On découvre souvent qu’une hypothèse qui semblait bonne ne tient pas, ou qu’une idée provisoire devient la meilleure.

Les notes peuvent aussi contenir des questions.

[Est-ce que la mère sait déjà ?]

[Peut-être que la lettre n’est pas du père mais de la sœur.]

[Attention : cette scène répète la scène 4. Trouver un autre angle.]

Ces questions gardent l’écriture vivante. Elles indiquent que le texte pense encore.

Au théâtre, les versions provisoires sont particulièrement naturelles. Une scène peut être écrite, puis transformée après une lecture à voix haute. Une réplique peut disparaître parce qu’un silence fonctionne mieux. Une didascalie peut devenir inutile. Le premier jet n’a pas besoin de prévoir toutes les solutions de plateau.

Dans un scénario, les notes provisoires peuvent aider à ne pas se bloquer sur des détails techniques, des lieux, des transitions. On peut écrire :

[Transition visuelle à trouver.]

[Peut-être extérieur nuit plutôt que cuisine.]

[Image finale de scène à renforcer.]

Le texte avance, et la précision viendra plus tard.

Il faut toutefois éviter que les notes deviennent une manière de ne jamais écrire les scènes importantes. Si une scène d’aveu est remplacée par une note, puis une scène de dispute, puis le climax, le premier jet risque d’éviter tout ce qui brûle. Les notes sont des ponts provisoires, pas des cachettes permanentes.

Une bonne règle : on peut laisser un trou si l’on sait à peu près ce qu’il doit produire. Si l’on ne sait pas ce qu’il doit produire, il faut peut-être clarifier avant d’avancer.

Trou acceptable : [Scène à écrire : elle essaie de récupérer la lettre, échoue, et comprend que son frère l’a lue.]

Trou trop flou : [Scène importante ici.]

Le premier indique une fonction. Le second ne donne aucun appui.

Accepter les trous, c’est accepter que l’écriture soit un processus. Un texte ne naît pas propre. Il se construit par couches. Une couche pour l’action. Une couche pour les personnages. Une couche pour le dialogue. Une couche pour le rythme. Une couche pour les silences. Une couche pour la précision.

Les auteurs les plus exigeants ne sont pas forcément ceux qui écrivent parfaitement du premier coup. Ce sont souvent ceux qui acceptent de passer par des versions provisoires pour atteindre une version plus juste.

À retenir : un premier jet peut contenir des trous, des notes et des scènes provisoires. Cela permet d’avancer sans rester bloqué sur chaque détail. Les trous doivent rester visibles et avoir une fonction claire. Ils ne doivent pas devenir une manière d’éviter les scènes essentielles, mais ils peuvent sauver le mouvement du premier jet.

Questions fréquentes

Peut-on laisser des trous dans un premier jet ?
Oui. Un premier jet peut contenir des notes, des scènes résumées ou des passages à développer. L’important est de garder ces trous visibles pour la réécriture.
Comment noter une scène qu’on n’arrive pas encore à écrire ?
On peut écrire un court résumé : ce que le personnage veut, ce qui résiste et ce qui doit changer à la fin. Cela permet d’avancer sans perdre la fonction de la scène.
Quelle différence entre trou utile et trou dangereux ?
Un trou utile concerne un détail ou une scène encore à développer. Un trou dangereux touche au cœur du projet : motivation, enjeu, climax ou relation centrale.
Est-ce une mauvaise méthode d’écrire des répliques provisoires ?
Non. Une réplique trop directe peut servir à poser l’intention. Elle pourra ensuite être réécrite avec plus de sous-texte et de précision.