Chapitre 2 sur 8
Donner une voix différente à chaque personnage
Un problème fréquent dans les premiers textes, c’est que tous les personnages parlent pareil. Ils ont des noms différents, des fonctions différentes, parfois des âges différents, mais la même phrase pourrait être donnée à n’importe lequel d’entre eux. On entend surtout la voix de l’auteur, pas encore celle des personnages.
Donner une voix à un personnage ne veut pas dire lui inventer un accent caricatural, un tic de langage ou une manière spectaculaire de parler. Cela peut arriver, mais ce n’est pas le cœur du sujet. Une voix vient d’abord d’un rapport au monde. Comment ce personnage pense-t-il ? Comment se protège-t-il ? Comment cherche-t-il à obtenir ce qu’il veut ? Comment évite-t-il ce qui lui fait peur ?
Un personnage qui veut contrôler ne parle pas comme un personnage qui veut plaire. Un personnage qui a honte ne parle pas comme un personnage qui domine. Un personnage qui a grandi dans un milieu où il faut se taire ne parle pas comme quelqu’un qui a toujours été autorisé à prendre la place. La voix est liée à la biographie, mais aussi à la stratégie.
On peut chercher la voix d’un personnage avec plusieurs questions simples.
Va-t-il droit au but ou tourne-t-il autour ?
Pose-t-il des questions ou donne-t-il des ordres ?
Utilise-t-il l’humour pour se rapprocher ou pour se protéger ?
Est-ce qu’il nomme les émotions ou les évite ?
Est-ce qu’il écoute vraiment les réponses ?
Est-ce qu’il parle mieux quand il ment ou quand il dit la vérité ?
Ces questions sont souvent plus utiles qu’une simple liste de mots préférés. Le vocabulaire compte, bien sûr. Mais la voix d’un personnage se reconnaît surtout à sa manière de gérer la tension.
Prenons une même situation : quelqu’un rentre tard sans prévenir.
Personnage A, frontal : “Tu étais où ?”
Personnage B, passif-agressif : “J’ai failli réchauffer ton assiette une troisième fois, mais je me suis dit que même le micro-ondes avait ses limites.”
Personnage C, inquiet mais pudique : “Ton téléphone était éteint.”
Personnage D, contrôlant : “La prochaine fois, tu préviens avant vingt-deux heures.”
Personnage E, qui évite le conflit : “Il reste du riz, si tu veux.”
La situation est la même, mais chaque voix révèle un rapport différent à l’inquiétude, au pouvoir, à l’amour, à la colère.
Il est utile de créer des contrastes. Si tous les personnages sont ironiques, l’ironie perd de sa force. Si tous parlent en longues phrases, le rythme devient uniforme. Si tous évitent le conflit, les scènes peuvent manquer de friction. Une distribution gagne en relief quand les paroles se heurtent : celui qui analyse face à celle qui agit, celle qui plaisante face à celui qui prend tout au sérieux, celui qui se tait face à celle qui remplit tous les silences.
Mais il faut éviter de réduire un personnage à une seule couleur. Une voix peut changer selon la situation. Un personnage très bavard peut devenir muet devant sa mère. Une
femme très froide au travail peut parler comme une enfant avec son frère. Un homme très drôle peut perdre toute ironie lorsqu’on touche à sa honte. Ces variations rendent la voix plus humaine.
La voix dépend aussi de la relation. On ne parle pas de la même manière à un inconnu, à un parent, à un supérieur, à un ex-amour, à un enfant, à un rival. Un personnage peut avoir plusieurs registres. Ce n’est pas une incohérence, c’est souvent la vérité.
Au théâtre, cette différence de voix doit aussi se penser dans l’oralité. Une phrase écrite peut être belle sur la page et lourde à dire. Il faut parfois lire à voix haute pour entendre les longueurs, les répétitions involontaires, les phrases trop écrites. Le théâtre demande une parole qui puisse être portée par un corps, une respiration, une situation.
Dans un scénario, la voix doit aussi laisser de la place au jeu. Une réplique trop explicite peut empêcher l’acteur ou l’actrice de jouer ce qui est dessous. Une phrase plus simple peut parfois ouvrir davantage.
Un bon exercice consiste à retirer les noms des personnages dans une scène et à se demander si l’on reconnaît encore qui parle. Si la réponse est non, il faut peut-être renforcer les stratégies de parole. Mais attention : le but n’est pas que chaque réplique soit extravagante. La différence peut être subtile.
On peut aussi écrire une même phrase dans plusieurs voix.
Information : “Je ne viendrai pas demain.”
Personnage qui culpabilise : “Je sais que ce n’est pas le bon moment, mais demain, je ne vais pas pouvoir.”
Personnage brutal : “Demain, je ne viens pas.”
Personnage fuyant : “On reparle de demain ? Parce que j’ai un truc.”
Personnage manipulateur : “Tu seras mieux sans moi demain.”
Personnage honteux : “Ne m’attends pas.”
Chaque version donne une scène différente.
Il faut aussi accepter que certains projets aient une voix d’auteur très forte. Dans certaines écritures, tous les personnages parlent avec une forme de musicalité commune. Ce n’est pas forcément un défaut. Des écritures très stylisées peuvent imposer une langue à tout l’univers. Mais même dans ce cas, les personnages doivent avoir des positions différentes dans cette langue : rythme, intention, silence, rapport au pouvoir.
Comprendre les voix individuelles permet donc de choisir. On peut viser un réalisme différencié, une stylisation commune, une parole chorale, une langue poétique. Mais il faut éviter l’uniformité involontaire.
À retenir : donner une voix à un personnage ne consiste pas seulement à choisir son vocabulaire. C’est comprendre sa stratégie de parole, son rapport au monde, sa manière de se protéger, d’attaquer, d’aimer, de mentir ou de se taire. Les voix peuvent être très différenciées ou volontairement stylisées, mais elles doivent être choisies.
Questions fréquentes
- Comment donner une voix différente à chaque personnage ?
- Il faut partir de leur stratégie : parlent-ils pour contrôler, séduire, éviter, provoquer, rassurer ou se protéger ? Leur manière de gérer la tension crée leur voix.
- Comment savoir si tous mes personnages parlent pareil ?
- On peut retirer les noms dans une scène et vérifier si l’on reconnaît encore qui parle. Si toutes les répliques semblent interchangeables, les voix doivent être retravaillées.
- Faut-il donner des tics de langage aux personnages ?
- Pas forcément. Les tics peuvent devenir caricaturaux. La voix vient surtout du rythme, de l’intention, du niveau de détour, du rapport au silence et de la stratégie relationnelle.
- Un personnage peut-il changer de manière de parler ?
- Oui. On ne parle pas de la même façon selon la personne en face, le niveau de stress, le lieu ou le rapport de force. Ces variations peuvent enrichir le personnage.