Chapitre 7 sur 8
Écrire une scène très verbale sans perdre l’action
Certains auteurs ont peur d’écrire des scènes très verbales. Ils ont entendu qu’il fallait “montrer plutôt qu’expliquer”, que le cinéma devait être visuel, que le théâtre devait éviter les tunnels de texte. Ces conseils peuvent être utiles, mais ils ne doivent pas faire croire que la parole est un problème. La parole peut être de l’action.
Une scène très verbale fonctionne si parler y change quelque chose. Un monologue, une confession, une plaidoirie, une dispute, un récit, une réunion, une répétition, une interview peuvent être très dramatiques si la parole produit un effet sur quelqu’un ou sur la situation.
Le danger d’une scène verbale n’est pas qu’elle contienne beaucoup de mots. Le danger est qu’elle ne fasse qu’expliquer. Une longue réplique peut captiver si elle est traversée par une intention. Le personnage parle pour convaincre, manipuler, avouer, se justifier, séduire, gagner du temps, empêcher une réponse, prendre le pouvoir, se détruire, faire rire pour ne pas pleurer.
Il faut donc se demander : que fait la parole ?
Un monologue peut être une attaque. Le personnage semble raconter une histoire, mais il vise quelqu’un dans la pièce.
Il peut être une défense. Il parle beaucoup pour ne pas être condamné.
Il peut être une séduction. Il construit une image de lui-même.
Il peut être un effondrement. Les mots sortent parce que le personnage ne peut plus les retenir.
Il peut être une performance. Le personnage joue un rôle devant les autres.
Il peut être un piège. Il donne juste assez d’informations pour pousser l’autre à réagir.
Dans tous ces cas, la parole n’est pas décorative. Elle agit.
Pour garder l’action dans une scène verbale, il faut aussi penser aux réactions. Une longue prise de parole ne concerne pas seulement celui qui parle. Celui qui écoute est actif. Il résiste, comprend, refuse, se ferme, se laisse atteindre, prépare une réponse, découvre une information, décide de partir. Le regard de l’autre peut faire évoluer le monologue.
Au théâtre, cette écoute est essentielle. Un personnage silencieux peut transformer la parole de l’autre. Un monologue adressé à quelqu’un qui ne répond pas n’a pas le même sens qu’un monologue face au public, face à un mort, face à un enfant, face à un juge, face à une salle vide.
Dans un scénario, une scène verbale peut rester visuelle si l’on pense au comportement. Le personnage parle en rangeant une chambre, en se maquillant, en conduisant, en réparant un costume, en cuisinant, en nettoyant une tache. L’action parallèle peut soutenir la parole, la contredire ou la rendre plus concrète.
Mais il ne faut pas ajouter une action seulement pour occuper l’image. L’action doit avoir un lien avec le sous-texte. Quelqu’un qui parle de son indépendance tout en pliant les vêtements de son ex raconte déjà une contradiction. Quelqu’un qui explique qu’il n’a pas peur tout en vérifiant trois fois la porte donne à voir le mensonge.
Une scène verbale gagne aussi à avoir des étapes. Un long discours peut devenir monotone s’il reste sur la même émotion. Il peut commencer léger, devenir accusateur, se perdre, se reprendre, révéler une blessure, finir sur une menace ou une demande. Le mouvement intérieur remplace l’action extérieure.
On peut découper un monologue en battements :
- Il plaisante. 2. Il teste la réaction. 3. Il se justifie. 4. Il accuse. 5. Il avoue sans le vouloir. 6. Il essaie de reprendre le contrôle. 7. Il demande quelque chose.
Même si le personnage parle seul, la scène avance.
Il faut aussi faire attention à l’information. Une scène verbale n’est pas une excuse pour vider le dossier du personnage. Si un personnage raconte son passé, ce récit doit avoir une raison présente. Pourquoi maintenant ? Pourquoi à cette personne ? Pourquoi sous cette forme ? Que risque-t-il en parlant ? Que veut-il obtenir ?
Une confession sans risque peut sembler faible. Une confession qui arrive trop tard, devant la mauvaise personne, ou pour empêcher quelqu’un de partir, devient dramatique.
La parole peut aussi être mensongère. Un long récit peut être faux, incomplet, arrangé. Cela le rend actif : le spectateur écoute non seulement ce qui est raconté, mais aussi ce qui est évité. Le récit devient un masque.
Il existe des écritures où la parole déborde volontairement. Des personnages parlent trop, parce que le trop-plein est le sujet. Ils ne savent pas se taire. Ils recouvrent le vide. Ils transforment la réalité en discours. C’est un choix possible, surtout au théâtre. Mais l’auteur doit savoir quel effet produit cette profusion.
À l’inverse, une scène très verbale peut être coupée par une seule phrase courte. Après deux pages de justification, quelqu’un dit : “Tu mens.” Cette brièveté peut faire exploser la scène. Le contraste entre abondance et précision est un outil très fort.
Comprendre les règles du dialogue actif permet donc d’écrire des scènes très parlées sans les rendre statiques. Il ne s’agit pas de réduire la parole. Il s’agit de lui donner une fonction.
À retenir : une scène très verbale peut être parfaitement dramatique si la parole y agit. Monologue, confession, récit ou longue confrontation doivent avoir une intention, une progression, un risque et un effet sur celui qui écoute ou sur la situation. Le problème n’est pas la quantité de mots, mais l’absence de mouvement.
Questions fréquentes
- Peut-on écrire une scène avec beaucoup de dialogue ?
- Oui. Une scène très verbale fonctionne si la parole est active : convaincre, manipuler, avouer, accuser, séduire, se défendre ou prendre le pouvoir.
- Comment éviter un monologue ennuyeux ?
- Il faut lui donner une progression, un objectif, un risque et une adresse claire. Un monologue doit changer quelque chose pour celui qui parle ou celui qui écoute.
- Comment rendre une scène de dialogue plus visuelle ?
- On peut associer la parole à une action concrète qui soutient ou contredit ce qui est dit : ranger, cuisiner, se préparer, conduire, réparer, détruire, cacher.
- Un récit de passé peut-il fonctionner dans une scène ?
- Oui, si ce récit répond à une urgence présente. Le personnage doit avoir une raison de raconter maintenant, à cette personne, avec ce niveau de vérité ou de mensonge.