Chapitre 2 sur 6
Trouver le bon point de départ
Tous les auteurs ne commencent pas au même endroit. Certains ont besoin de connaître leur fin avant d’écrire la première scène. D’autres commencent par une voix, un visage, une situation absurde ou une phrase de dialogue. Certains construisent longtemps avant d’écrire. D’autres écrivent pour découvrir. Il n’y a pas une seule méthode légitime. Le bon point de départ est celui qui donne envie d’avancer.
Mais quand on débute, cette liberté peut devenir intimidante. Si tout est possible, par où commencer ? Pour éviter de rester bloqué devant une page vide, on peut identifier plusieurs portes d’entrée. Chacune mène à une manière différente de construire une histoire.
La première porte est le personnage. On peut partir de quelqu’un qui nous intrigue : une mère incapable de dire la vérité, un acteur qui n’ose plus monter sur scène, un adolescent qui veut disparaître, un maire qui cache une faute, une femme âgée qui décide de fuguer, un frère qui revient après des années de silence. Un personnage devient intéressant quand il porte une contradiction. Il veut être aimé mais repousse les autres. Il veut être libre mais cherche sans cesse l’approbation. Il veut réussir mais sabote tout ce qui pourrait l’aider.
Partir du personnage est souvent très efficace pour le théâtre, parce que la scène supporte magnifiquement les désirs contradictoires, les rapports de force et les non-dits. Un personnage fort peut faire naître une situation. Il suffit parfois de lui demander : que veut-il ? De quoi a-t-il peur ? À qui ment-il ? Que refuse-t-il d’admettre ?
La deuxième porte est la situation. Par exemple : deux inconnus sont coincés dans un ascenseur ; une famille attend un verdict médical ; une troupe répète une pièce qui ressemble trop à sa vraie vie ; un couple doit recevoir des invités alors qu’il vient de se séparer ; une équipe de tournage perd son acteur principal le premier jour. Une situation est utile parce qu’elle contient déjà un cadre, une contrainte et souvent une tension immédiate.
Mais une situation ne suffit pas toujours. “Deux personnes coincées dans un ascenseur” peut devenir drôle, angoissant, romantique, politique ou ennuyeux selon ce que les personnages veulent et ce que la situation révèle. La question importante est : pourquoi cette situation oblige-t-elle les personnages à changer de comportement ?
La troisième porte est le conflit. On peut commencer par une opposition simple : partir ou rester, vendre ou garder, dire la vérité ou protéger quelqu’un, pardonner ou se venger, obéir ou désobéir, aimer ou fuir. Le conflit n’a pas besoin d’être spectaculaire. Un conflit intime peut être plus puissant qu’une explosion. Au théâtre, une personne qui refuse de s’asseoir à table peut porter plus de tension qu’une course-poursuite si l’on comprend ce que ce refus signifie.
La quatrième porte est le thème. L’auteur peut vouloir parler de honte, de classe sociale, de transmission, de vieillesse, de désir, de solitude, d’amitié, de violence, de foi, de mémoire, d’argent, de pouvoir. Partir d’un thème est stimulant, mais c’est aussi risqué. Un thème trop abstrait peut produire un texte qui explique au lieu de raconter. Pour l’incarner, il faut trouver
des corps, des lieux, des actions, des choix. “La culpabilité” devient plus concrète si un personnage reçoit une invitation au mariage de quelqu’un qu’il a trahi. “La solitude” devient plus dramatique si quelqu’un organise une fête où personne ne vient, puis décide de faire comme si tout était normal.
La cinquième porte est le lieu. Une salle des fêtes, un commissariat, une cuisine, un plateau de tournage, une loge, un hôpital, un vestiaire, un hall d’immeuble, une maison de famille, une chambre d’hôtel. Un lieu contient déjà des règles. Qui a le droit d’y entrer ? Qui veut en sortir ? Que cache-t-il ? Que permet-il ? Que rend-il impossible ? Le lieu est particulièrement important pour le théâtre, car il influence directement les entrées, les sorties, la parole, le rythme et la tension.
La sixième porte est la forme. Certains auteurs partent d’une contrainte : une pièce en temps réel, une histoire sans personnage principal, un récit en fragments, un seul lieu, un seul acteur, une succession de messages vocaux, une scène rejouée trois fois avec des variations, une histoire racontée à rebours. La forme peut être un formidable moteur créatif. Mais là encore, la règle reste la même : une contrainte doit produire du sens, pas seulement de l’originalité.
Le plus important est de ne pas confondre point de départ et résultat final. On peut partir d’un lieu et découvrir que le vrai moteur est un personnage. On peut partir d’un thème et trouver ensuite une situation. On peut partir d’un conflit et découvrir un genre. L’écriture n’est pas une ligne droite. C’est une exploration.
Pour choisir son point de départ, l’auteur peut se poser une question simple : qu’est-ce qui me donne le plus envie d’écrire une scène maintenant ? Si c’est une voix, partez du personnage. Si c’est un face-à-face, partez du conflit. Si c’est une ambiance, partez du lieu. Si c’est une question morale, partez du thème. Si c’est un dispositif, partez de la forme.
Ensuite, il faut relier cette porte d’entrée aux autres. Une idée devient plus robuste quand elle peut répondre à ces six questions :
● Qui est au centre ? ● Que se passe-t-il ? ● Qui ou quoi s’oppose à qui ? ● De quoi parle-t-on vraiment ? ● Où cela se joue-t-il ? ● Quelle forme pourrait servir le projet ?
Ces questions ne sont pas des cases administratives. Elles servent à faire dialoguer l’intuition et la méthode. L’intuition apporte l’élan. La méthode aide à ne pas le perdre.
Questions fréquentes
- Par quoi commencer quand on veut écrire un scénario ?
- On peut commencer par un personnage, une situation, un conflit, un thème, un lieu ou une forme. Le meilleur point de départ est celui qui donne assez d’envie pour écrire une première scène.
- Est-ce mieux de commencer par les personnages ou par l’intrigue ?
- Il n’y a pas de meilleure méthode pour tous les auteurs. Certains construisent l’intrigue à partir des personnages, d’autres créent les personnages à partir d’une situation. L’important est que les deux finissent par se répondre.
- Comment transformer un thème en histoire ?
- Il faut incarner le thème dans une situation concrète. Au lieu d’écrire “sur la jalousie”, on peut créer un personnage qui doit assister au succès de quelqu’un qu’il aime et qu’il envie en secret.
- Est-ce qu’un lieu peut suffire à créer une pièce de théâtre ?
- Un lieu peut être un excellent point de départ, surtout au théâtre. Mais il doit rapidement révéler des tensions : qui veut rester, qui veut partir, qui contrôle l’espace, qu’est-ce qui y est caché ?